30/07/2025
Au détour d’une rue, devant un immeuble ou dans un square, difficile de rater ces petites cabanes colorées perchées sur des pieds ou accrochées à un mur. Les boîtes à livres de Montreuil racontent à leur façon les nouvelles solidarités qui s’inventent localement. Nées pour la plupart dans les années 2010, dans le sillage du mouvement international “Little Free Library” apparu aux États-Unis, ces bibliothèques de rue poussent aujourd’hui comme des champignons dans la ville.
La carte collaborative boites-a-livres.org recense mi-2024 environ 36 boîtes à livres sur Montreuil, dont une vingtaine installées ces cinq dernières années. C’est considérable, et cela classe la ville parmi les agglomérations franciliennes les plus dynamiques dans ce domaine, juste derrière Paris. Qu’il s’agisse d’initiatives individuelles, portées par des habitant·e·s motivé·e·s, ou d’actions collectives coordonnés par des associations, la motivation est la même : offrir à toutes et à tous un accès libre et gratuit à la lecture, sans barrières sociales ni financières.
Si chaque boîte à livres montreuilloise a son histoire, son visuel et son concepteur, un trait commun unit la plupart d’entre elles : l’ingéniosité et la récup’ sont au cœur du projet. Loin des équipements standardisés, beaucoup utilisent des meubles de récupération, des palettes, d’anciennes armoires électriques ou des caissons de chantier recyclés. Ce choix n’est pas anodin : il permet de réduire les coûts, mais aussi d’ancrer la boîte dans la dynamique écologique du quartier.
De nombreux ateliers de quartier ont vu le jour à Montreuil pour aider les volontaires à bricoler leur boîte à livres. L’association Montreuil en Transition, pionnière en la matière, anime régulièrement des sessions “DIY” ouvertes à tous, à l’image de leur atelier du Bel-Ébat ou durant les événements festifs comme le Printemps des Rues. Parfois, ce sont des structures d’insertion comme l’Atelier du Plateau Urbain ou des écoles qui participent à la conception.
Pour mieux comprendre la diversité de ce phénomène, arrêtons-nous sur trois exemples locaux :
Chaque projet est soutenu par une énergie collective, mais aussi par un respect très concret des besoins du quartier, ce qui explique le succès de certaines boîtes, parfois même davantage que le choix du lieu ou du mobilier.
L’un des moteurs essentiels du développement de ces bibliothèques partagées, c’est l’entraide de quartier. Les réseaux de voisinage, groupes Facebook (“Tu sais que tu viens de Montreuil si…”), la page “Lire à Montreuil” sur Twitter, les AMAP ou même le bouche-à-oreille lors des cafés associatifs permettent de collecter des livres, de fédérer des bricoleurs ou simplement de faire vivre les boîtes au fil du temps.
À La Boissière ou à Villiers-Barbusse, ce sont les voisins, pour la plupart, qui veillent sur le stock, nettoient ou passent une couche de peinture quand le besoin s’en fait sentir. Plusieurs boîtes intègrent aujourd’hui des “gardiens” bénévoles, à l’image de ce qui se pratique déjà dans les jardins partagés.
Le mouvement est également soutenu par la Ville de Montreuil qui, depuis 2017, recense les installations et leur propose une assurance municipale pour prévenir le vandalisme et la casse (source : Conseil Municipal de Montreuil, séance du 15/06/2017).
Les boîtes à livres ne font pas que redistribuer des romans : elles sont aussi les prétextes à la création de lien social, précieux dans certains quartiers où l’accès aux services culturels demeure inégal. Selon une enquête menée en 2023 par la médiathèque Robert-Desnos, 65% des usagers des boîtes à livres montreuilloises déclarent y avoir rencontré un voisin qu’ils ne connaissaient pas encore. Et près de 50% d’entre eux vivent dans des quartiers où la densité de bibliothèques municipales est faible, comme à La Noue ou Montreau.
Les effets bénéfiques les plus cités par les porteurs de projet sont :
Pour autant, ces projets demandent de l’entretien et peuvent rencontrer des difficultés : actes de vandalisme, dépôts sauvages d’ouvrages abîmés, pénurie passagère de livres pour enfants… La Ville et les associations locales jouent alors un rôle déterminant pour remettre la dynamique sur les rails, parfois via des collectes exceptionnelles ou en épaulant les bénévoles fatigués (source : France 3 Île-de-France reportage “Les boîtes à livres de Montreuil”, février 2024).
Vous souhaitez lancer une boîte à livres près de chez vous ou rejoindre une initiative existante ? Voici le parcours type relevé localement :
Montreuil propose également un dossier simplifié pour les porteurs de projet, à demander au service démocratie participative de la Ville. L’association Montreuil en Transition met à disposition des tutoriels et accompagne les candidats de la phase de fabrication à la mobilisation sur le terrain.
Ce qui se joue autour des boîtes à livres, ce n’est pas qu’une histoire de culture gratuite : c’est la preuve tangible qu’une ville sait s’appuyer sur ses habitants pour transformer des coins parfois délaissés en espaces de rencontres et d’échanges. À Montreuil, ces petites boîtes ont dépassé le simple gadget pour devenir des portes d’entrée vers un bien-vivre ensemble, toujours à réinventer.
De nouveaux projets émergent : certaines boîtes à livres adoptent désormais des thèmes (polar, jeunesse, ouvrages féministes), d’autres intègrent également des petits jeux ou du matériel scolaire. Il y a fort à parier que l’époque invite à ouvrir encore davantage ces cabanes à idées, et à multiplier les alliances : avec les écoles, les commerçants, les bailleurs sociaux ou les artisans locaux.
Pour Montreuil, cette dynamique illustre que chaque quartier porte en lui la capacité de se transformer, simplement, avec quelques planches, un brin de solidarité, et le parfum d’un vieux livre à partager.
"Le moteur citoyen de la transition sociale"
Les Quartiers en Action à Montreuil